La mélopée des baleines à bosse
Ma première nouvelle
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Haines Junction, Yukon, 1h du matin.
Le froid polaire balayait tout sur son passage et des températures records de -48 degrés C frappaient le petit village depuis plusieurs jours. La bourgade, au croisement de deux routes en direction de l’Alaska semblait plongée dans un profond sommeil.
Reab cassa un carreau de la grande fenêtre pour s’infiltrer à l’intérieur de la petite cabane en rondin. Son corps massif était usé par la vie, mais pourvu d’une très grande souplesse, ce qui lui facilitait la tâche. Une fois à l'intérieur, il reprit doucement ses esprits, analysant la première salle pour tenter de dénicher ce qu’il cherchait. Il tâtonna dans les ténèbres avec précaution. Le parquet lustré grinçait dangereusement sous le poids de ses larges épaules saillantes. La gaucherie et la nonchalance avec laquelle il tentait de se frayer un chemin trahissait une nervosité qu’il peinait à dissimuler.
D’un coup d’un seul, il sentit comme une présence. Dans un coin de la pièce, des yeux l’observaient en silence. Puis d’autres plus proches. Partout. Des yeux et des poils à l’affût, prêts à bondir.
Il ne sut s’il devait fuir ou faire face, puis s’aperçut que la menace n’en était pas une. Les yeux étaient bien réels, mais l’éclat de vie qui avait un jour enflammé l’iris de ces bêtes n’étaient plus qu’un souvenir d’antan. Partout sur les murs, il pouvait maintenant distinguer un nombre sans pareil de trophées de chasse. Peaux et têtes d’animaux empaillés, fièrement collectionnées. Martre, gloutons, renard, loutre, loups... Un mouflon de Dall âgé de 10 ans le regardait dans le coin de la pièce et à l’opposé un bœuf musqué. Reab s’arrêta pour contempler le gardien de l’arctique. Il n’en avait jamais croisé durant sa vie, n’ayant jamais eu la volonté de monter autant au Nord.
Reab stoppa sa rêverie et traîna son vieux corps dans la pièce voisine. Il touchait au but. Une petite cuisine en bois l’entourait. Il prit la peine de s’étendre pour atteindre les premiers placards. À l'intérieur : conserves, gâteaux en pagaille, sachets et bocaux de saumon fumé et même des tranches de viande d’orignal séché.
Il errait depuis des mois tel un fantôme, une âme vacante. Mais jamais il ne lui était venu l'idée de s'introduire chez quelqu’un. L'instinct de survie a cette faculté d'abroger l'ensemble des morales que l'on s'était un jour fixées par temps doux, avec la panse bien remplie. Aujourd’hui, il n’y avait plus de réflexion. Comment pourrait-il en être autrement? Lorsque la faim vous tiraille au plus profond, il ne reste que l'instinct qui ronge de l’intérieur : animal et primitif.
Alors, sans aucun remords, il commença à engloutir les victuailles en vitesse. La viande d’orignal séchée était délicieusement préparée, et il ne fit qu’une bouchée du saumon fumé - probablement du King Salmon pêché durant la dernière saison estivale. Insatiable, il s’empiffra littéralement durant une bonne dizaine de minutes.
Soudain des voix en échos résonnèrent dans le lointain, suivies de près par des aboiements saccadés. Malgré la vieillesse, Reab n’avait rien perdu de son ouï. Sans perdre la moindre seconde, il repartit en arrière, fila à travers la cuisine, repassa par la salle des trophées devant le mouflon de Dall et le bœuf musqué, et disparut par la fenêtre dans le froid boréal. Il n’avait aucune idée du sort qui pouvait lui être réservé pour ce genre de geste, mais il ne prit aucun risque et accéléra pour se fondre dans l’ombre. Il quitta Haines-Junction, traversa rapidement la Dezadeash River, et prit la direction du Sud. A mesure qu’il fuyait dans les montagnes, il vit que le village s’était soudain réveillé malgré les -48 degrés. Les lampes torches balayaient les rues et les contours des habitations, des voix s’élevaient et les chiens hurlaient.
Le jour ne se lèverait pas avant un bon moment et personne ne prendrait le risque de traquer le voleur en pleine nuit, ce qui lui donnerait un temps d’avance. A bonne allure, il pourrait atteindre le village de Klukshu dans deux jours. La zone lui était familière, car la rivière qui borde le village abritait l’une des remontées de saumon les plus tardives du pays : au milieu du mois de novembre. Ce rendez-vous était pour lui comme un rituel sacré, année après année. C’était un spectacle unique de contempler les saumons - et leurs armures d’écaille - batailler dans une dernière valse, alors que le reste du paysage pliait déjà, étreint et figé par la borée et le froid mordant. En cet instant, la vie et la mort semblaient tenir dans un mouchoir de poche.
Les quelques cabanes de Klukshu étaient utilisées par les natifs Champagne et Aishihik comme camp d’été et d’automne pour la pêche. Une fois là-bas, il trouverait sûrement une manière de survivre en subtilisant de la nourriture dans l’une des réserves. Il le fallait! L’espoir était mince mais la perspective semblait réalisable. Les températures négatives avaient renforcé la couche supérieure de neige. Elle devenait plus dure que la pierre, ce qui facilitait son ascension. Haines Junction n’était plus qu’une constellation lointaine dans la nuit.
Les aurores boréales flirtaient avec les cimes dans le silence du Nord. Elles étaient apparues soudainement et diffusaient la finesse de leurs éclats sur la neige. On pouvait les voir danser jusqu’à l’horizon. Probablement qu’elles allaient jusqu’à Dawson-City, les terres de Nunavut et l’océan glacial arctique - terre du bœuf musqué empaillé. Reab longea une petite crête avant de s’enfoncer à nouveau dans les bois. Il avait pris ce passage de nombreuses fois, mais jamais au cœur de l’hiver. C’était un sentier qu’il connaissait par cœur. Il l’empruntait chaque printemps pour cueillir des plantes sauvages en altitude, ainsi que des racines. Avec le temps, il savait exactement où se rendre selon les saisons afin de se nourrir. Il avait traversé la région de long en large dans sa partie sud et aucun recoin n’avait de secret pour lui, du long des berges de la rivière Yukon, jusqu’au sommet des Monts Kluanes. Il lui arrivait même parfois de rejoindre l’Alaska et la côte sauvage magnifique, tranchée à vif. Depuis sa tendre enfance, il avait ce tempérament d’explorateur, cette curiosité qui l’avait poussée à vagabonder toute une partie de sa vie. Mais aujourd’hui, ce simple parcours d’une quarantaine de miles jusqu’au village Klukshu lui paraissait presque insurmontable. Malgré ses capacités physiques hors normes, son corps n’était plus que l’ombre de ce qu’il avait été un jour. On pouvait distinctement voir ses côtes, et ses dents étaient presque toutes tombées, ce qui ne lui facilitait pas la tâche pour manger.
Le blizzard redoubla de plus belle. Il éprouva brusquement des picotements désagréables au niveau des extrémités, et pensa tout d’abord que cela était lié à la grande fatigue qui engourdissait son esprit. C’était en réalité l'œuvre du froid qui pénétrait son corps avec violence, s'immisçant par morsure. Mais n’ayant jamais eu froid, il ne sût pas qu’il avait froid. L’étrange sensation lui laissa penser qu’il ne pourrait survivre une saison de plus. Il n’avait jamais imaginé qu’il puisse un jour avoir froid. Les actions du quotidien étaient régies depuis l’enfance par l’instinct, car c’était la seule chose qui permettait de rester en vie dans cet environnement hostile. Celui qui n’avait pas d’instinct était mort, c’était la loi du Yukon. Alors l’instinct claqua comme un fouet dans les airs. Il se hâta et s’ébroua pour se débarrasser de la carapace de glace qui lui collait au corps, allongeant le rythme pour maintenir le feu intérieur qui pulsait dans ses veines et qui maintenait la vie. Il ne gèlerait pas comme un vulgaire saumon en bout de course!
La nuit ne se dissipait toujours pas. Elle gardait le Grand Nord sous cape, le privait de lumière, le privait de vie. Le printemps semblait lointain. Le froid était tel qu’il peinait même à user de ses sens premiers. Aucune odeur ne semblait se faire sentir et une importante couche de glace lui couvrait à nouveau une partie de la face. Chaque aspiration se cristallisait dans l’atmosphère . Aucun doute, il avait froid.
Un bourdonnement au loin sortit Reab de sa torpeur nonchalante. Il marqua un temps d’arrêt, fit pivoter son corps légèrement, tendit l’oreille et écouta longuement et attentivement. Des aboiements et le bruit sourd d’une motoneige approchait dans sa direction. Son sang ne fit qu’un tour, Ils l’avaient suivi, traqué jusqu’ici. Le pouls doubla de cadence. Face à un seul homme il se sentait encore capable de se défendre, de le tuer même, s’il devait sauver sa peau. Mais il n’avait aucune chance face à plusieurs, surtout avec des chiens.
Il démarra en trombe. Sautant à grandes enjambées pour gagner en vitesse.
Il courut comme il put sur la neige glacée qui craquait par endroit sous le poids de l’effort, tentant de les semer par les parois abruptes. Il avait encore une chance!
La nuit, l’aurore et les arbres observaient dans un silence glacial.
Il redoubla son acharnement, et débuta la descente du versant par la voie la plus féroce.
Ses poursuivants gagnaient du terrain, il pouvait maintenant voir distinctement les lampes torches qui perçaient la trouée des conifères derrière lui. Le halo de la mort qui galope.
Dans la précipitation il tituba dans la pente, s’effondra et roula sur plusieurs dizaines mètres. Il roula avec la force d’une avalanche qui dévale les parois incontrôlables.
Son corps n’était plus qu’un jouet, une marionnette dont la nature se joue. Il roulait comme prisonnier dans le roulis infernal d’une vague, retourné, aspiré, malmené, poussé vers le fond, puis vers la surface. Mais où était la surface? Où était le fond?
La descente prit fin inexorablement. Puisqu’au bout il n’y avait plus de pente, ni de neige, mais un vide béant : un bord de falaise.
La chute fut brève malgré la hauteur. Reab tapa le sol de tout son poids, amorti légèrement par une couche de poudreuse. Les os craquèrent d’un seul tenant sous le coup de l’impact.
Il repartit aussitôt, boitant, poussé par l’adrénaline, la mort aux trousses.
Après quelques minutes de descente, à bout de souffle, il déboucha sur un lac glacé et entreprit de le traverser. La chute l’avait salement amoché, mais il semblait avoir semé ses poursuivants.
L’atmosphère était étrange, légère, impalpable.
Soudainement il la vit. Elle s’avançait face à lui avec ses traits sombres et la prestance qui la caractérisait. Ça ne pouvait être possible ; il dut user de tous ses sens pour y croire mais elle était bien là. Sa mère, qu’il n’avait pas revue depuis trente ans, lui montrait la voie. Il courut à sa rencontre, mais chaque fois qu’il redoublait d’efforts pour la rejoindre, elle semblait plus lointaine encore. Alors il courut tant qu’il put, arrachant un dernier effort colossal à son corps meurtri. La glace chantait sous ses pas comme la mélopée des baleines à bosse. Une onde sourde qui perfore, et se déploie. Un chant à l’origine du monde. La neige - tourbillon éthéré - constellait autour de lui.
À mesure qu’il se rapprochait, il ressentit tout un tas d’agréable sensations, retrouvant notamment l’usage de son nez. Comme si la chape de glace qui lui recouvrait la face depuis plusieurs heures s'était évanouie. L’odeur l'enivrait. C’était l'arôme délicieux des saumons sockey qu’il aimait pêcher sur la Chilkat River, et l’acidité des myrtilles qui lui picotaient le palais. L’euphorie douce anéantissait soudainement le poids de l’âge qui lui avait si longtemps torturé le corps et l’esprit. Une chaleur agréable l’enveloppait. Il sut ce qui était à l'œuvre, mais l’instinct de survie ne luttait plus. Les flocons stoppèrent leur œuvre, laissant à nouveau la place aux aurores opalines. Il ralentit la cadence jusqu’à s’arrêter, s’allongeant de tout son long pour profiter du spectacle. Reab se sentit en paix et s’endormit.
C’est au petit matin qu’ils le découvrirent. Ils avaient finalement retrouvé sa trace aux premières lueurs du jour. Certains anciens jurèrent qu’ils n’en avaient jamais vu d’aussi âgé, et pour sûr ils ne mentaient pas. On l'ausculta de plus près, avec le plus grand respect. L’usure de ses dents confirma l’intuition des anciens et on jugea au vu de ses côtes creusées - telles des rivières sans eau - que ses capacités à se nourrir ne lui avaient pas permis de rentrer en hivernation. Un natif de Klukshu affirma qu’il l’observait parfois aux abords de la rivière, et qu’il était l’une de ces rares créatures couvertes de glace qui attendaient les derniers saumons jusqu’à ce que la rivière se referme.
Le vieil ours brun reposait à même la glace, recroquevillé en boule recouvert par un linceul de neige.